Le D6, la simplicité et Germain

IMG_2739[1]

S’échouer. Une consonne et une apostrophe séparent l’échec de la vacuité. S’échouer, c’est avoir la lucidité de contempler le vide et de l’accepter. C’est arrêter de persévérer dans la vacuité pour la regarder droit dans les yeux et lui faire l’amour. Et là, bordel de dieu, nous avions formidablement réussi à nous échouer – prêts à rire de nous.

Des putes pas terribles, des âmes perdues pleines de bière bon marché. Le glauque a une odeur.

Nous pouvons tout avoir. Même ce petit bonheur affichable, vous le connaissez : le propret chiantissime. La médiocratie. Les crédits pas trop négociés, les comptes relativement gérés, les dépenses raisonnables, le temps contrôlé.

La chiantitude plus étouffante que le cul d’une statue de Nikki de Saint Phalle. Mourir étouffé dans la chiantitude des problèmes de presque-riches. Et pour autant, rien de ces vies exemplaires ne semble réel face à cela.

Tout ici semble décomplexé. Le paraître a abandonné la taule, il est parti baiser retenue pendant que culture les filme. C’est le genre de lieu où on fait un anulingus au monde en riant. Ça ne serait presque pas mauvais.

On reprend espoir.

Elle me propose un cigare. Elle m’a vu fumer une fois pendant que j’écrivais. C’est un mille-fleur. Je ne fume jamais de petits cigares. Pourquoi ?

Parce que je suis un jouisseur. Je ne veux pas baiser tous les jours, mais quand je baise, je veux toucher du doigt la possibilité du paradis. La quantité et les quickies ça ne m’intéresse pas. Le côté compulsif (fumer par contrainte du temps) ou rationnel (« mais quel rapport qualité-prix ? ») me feront toujours chier. Chier – oui, parce que l’ennui est une notion polie. Pas comme l’envie de me suicider qui me prend quand je parle à des normopathes. Ceux qui vous parlent du temps qu’il fait et qui gaspillent son autre définition dans des palabres insipides. Comme certains plats, certains gens manquent de sel. Ils le savent souvent d’ailleurs. Moi pas. J’aime vivre et profiter. De toute façon, ils vous répondront toujours qu’il risque d’y en avoir trop – du sel.

Là, c’est juste une attention, peut-être du clientélisme ou l’invitation à essayer une des filles. Je ne saurais jamais. Quand j’ai demandé, elle m’a juste répondu : « c’est comme ça, t’as l’air gentil » avec un sourire. Comme je suis un con, je n’ai pas su rendre avec autant de simplicité ; elle a dû regretter.

Donc j’ai pris un D6. En fait, c’est la première fois que je suis content de croiser un petit gros. Souvent, du fait du cumul des mandats, les petits gros sont chiants. Royal au bar, elle me file un coupe-chou et un torche-prince.

Et il y a un côté amusant à fumer un cigare à côté d’un vieillard qui négocie le prix de sa pipe à une jeunette, d’un Cubain complètement torché qui essaye de me vendre du Cuaba sous cellophane, d’une gérante de bar à putes qui vire un habitué mauvais payeur. Certains vont y voir de la perversion. Moi j’ai regardé tout ça en écoutant l’Ave Maria de Caccini. Le D6, au milieu de ce cloaque, c’est un peu perçu comme un signe d’aristo-crasseux — un mélange curieux d’élégance et de décadence, trébuchant entre la noblesse prétendue et la souillure assumée.

Bogachyova a une voix tellement magnifique et les saveurs boisées de ce Partagas l’accompagnent bien. Ça reste chiche, ce n’est pas dans la grande classe cubaine. C’est simple mais bon.

De l’endroit où je suis, je vois de la vie. Ça me rend voyeur. Je les observe. Ce sont les héros de mon récit. Et les volutes simples accompagnent parfaitement cet état. La volute cubaine se mélange à cette odeur de patchouli qui doit cacher les odeurs corporelles.

Car au milieu de tout ce constat, il y a Germain et Constance. Mariés, propriétaires avec un crédit de vingt ans sur le dos, ils sont parents d’une petite gamine affublée d’un prénom à la con, juste pour lui donner l’illusion d’une bonne naissance. Chaque année, ils partent en vacances au même endroit. Eux, ils sont gentils. Des vrais gentils. Des vrais gens. Ceux qui n’ont rien et qui donnent tout. Comme un cigare sans prétention.

Il fait de son mieux, ce petit D6. Et pourtant j’en ai eu du gros, du grand, du lourd et du visible. Bouchés, mal roulés, putassiers. Là, ce petit sans prétention se fume. Avec du gin tonic. « J’ai plus de tonic, Monsieur ; j’ai mis de la limonade. » Je m’en fous, je ne suis pas venu faire l’esthète. Je suis venu jouir de simplicité. Et il fait le job, ce petit con.

Ce paysage, ce D6, ces gens, cet Ave Maria, c’est comme boire un canon avec Buk, Le Vieux Dégueulasse, et Hemingway en se foutant de la gueule de Balzac.

Quand des gens humbles et retenus font de leur mieux pour être gentils ; même dans le pire des cloaques, c’est ça jouir de la simplicité.

Et c’est là que j’ai rencontré Germain. – Et oui, tu as encore cru que j’assouvissais ma sociopathie mais non, il existe. Sous son apparence proprette, Germain est une bombe humaine. C’est le half man. Il est là, à l’affût du moindre corps qui s’exhibe pour se vendre et fait un geste incommodé pour chasser la fumée. C’est un réflexe quasi-panurgien. Pas de doute, c’est comme ça que je t’ai reconnu. Tu viens ici, et même là tu arrives encore à nous envahir de ta bonne pensée. Je reconnais le spritz que tu bois à la paille, qui a aussi grandement aidé. Il mâchouille sa paille aussi fort qu’il aimerait aller mâchonner un têton de pute dans le sex-center en face.

Il me demande si je viens souvent. Je lui dis, oui, je viens écrire et rencontrer des humains. Il est bloqué. Stack overflow. Je lui demande ce qu’il fait si loin de son rivage, en pleine jungle. Il ne sait pas.

Moi, je vais te le dire, comme ce petit D6 bosse bien et que tu es venu troubler mon cigare alors que je t’avais rien demandé. Tu es venu parce que tout au fond de toi, ta Constance, elle te gonfle. Tu baises comme tu es. Fade, pépère et certainement dans le noir et au mieux en missionnaire vu qu’à force de bouffer de la merde et de boire du spritz, la seule chose qui t’arrive dans l’exotisme, c’est de te faire une crampe à la cuisse. Et bizarrement, tu aperçois ici une forme de bestialité qui te fait comprendre ce que tu as le mieux réussi dans la vie : ta castration. T’as tout compris.

Mes volutes s’envolent, le petit est un rustre bien poivré. Il est devenu bien puissant et bien sur le cuir, ou alors c’est le tonic. Elle passe en riant, effleure le bras de Germain qui en devient cramoisi. La scène me fait rire. Alcool et cigare ça détend. Elle me demande de goûter. Je dis : « non merci. » Elle me dit : « à cause de… » et je finis sa phrase : « du goût potentiel de la bite d’un mec qui, contrairement à Germain, aurait réussi à te filer 100 balles pour une turlute ? Oui, tu as gagné. Si tu veux, je te paye un verre, mais je ne cherche rien. »

En revanche, Germain – mon Germain ! Elle est déjà collée à lui. C’est rigolo, un Germain qui veut faire l’homme avec une pute. Elle l’aguiche, il se voit grand séducteur. Malgré ses heures de vol et son allure pas exactement princière, Germain sent son clitoris à l’affût. Dans son coupe-vent informe, il compte mentalement l’argent qu’il a dans son portefeuille. Germain a déjà trompé sa femme. C’est fait. Il n’a juste plus les burnes d’aller au bout. Germain, oh mon bon Germain, tu viens de te faire bitch slapper par la vie.

Mais le mal est fait. Mon cigare se termine, et bizarrement il a magnifiquement accompagné ce moment. Je l’ai fumé à m’en brûler les doigts. Comme quoi, j’avais des préjugés sur les petits gros et je me suis loupé.

J’y reviendrais au D6. Merci Antho, Jean, François.

Réagissez

Nom et adresse email obligatoires. Votre adresse email ne sera pas publiée.

You may use these HTML tags et attributs:

<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <pre> <q cite=""> <s> <strike> <strong>